Le silence endort

Fred, et les autres, montrez-vous scandaleusement bruyants. Des aliens augmentés, vous en rencontrerez, sachez-le. Haut et fort.

Un ami d’un ami annonce qu’il a un cancer et qu’il va créer un blog pour en parler.

Que dire ? Je me réjouis qu’il envisage la maladie en avançant.

Cet ami commun l’informe de l’existence de mon blog, je me dois donc de lui redonner un coup de peigne. Et ça tombe bien : j’ai quelque chose à dire, quelque chose que j’ai déjà abordé dans de précédents billets mais qui n’en finit pas de se démentir : la maladie ne fait pas un bon sujet de conversation.

Se voir rappeler qu'on a un blog d'information sur le cancer c'est se rappeler qu'on a eu un cancer.

Il est normal d’oublier, non ? On reprend le cours de sa vie, après cet incident de parcours, non ?

En réalité, non. Un cancer ce n’est pas une entorse ou un bras cassé. On n’est pas passé loin de la porte de sortie, on l’a aperçue derrière une plante en plastique. Et une fois qu’elle s’est matérialisée, que la mort n’est plus une échéance à vue éloignée, voire incertaine, il n’est pas possible de l’oublier.

Salut, attends, si je te balance la sauce chimio/radio, je suis sûre de pouvoir te scrabbler avec un triple négatif.

Le quotidien a beau être chargé, beau, mouvementé, odieux, bouleversant, enrichissant, cool, il a beau ressembler à ce qu’il était avant, l’histoire s’est arrêtée à un moment précis, où l’on est devenu bien conscient, brutalement, que la mort n’est pas une construction, qu’elle n’est pas le terme abstraitement inéluctable de la vie. Non, elle est là et aléatoire.

De plus, le cancer a ceci de particulier qu’il se substitue à la vie. Le mécanisme de renouvellement des cellules en mode bug, le cancer est la métaphore de la mort par excellence. Le cancer déplace, occupe, il prend la place. Ce n’est pas un organe qui défaille, c’est la tumeur qui remplace des cellules saines par des cellules compromises jusqu’à ce que l’organe étouffe, incapable de fonctionner.

Avoir eu un cancer c’est une tristesse permanente, éloignée de l’angoisse, une tristesse profonde, la conscience de la fin, de l’annulation des cellules saines, disparaissant progressivement.

Heureusement, le quotidien œuvre à prendre le dessus.

Pour autant, il a ses limites. Une seringue, une odeur, un engagement à long terme, une dépense énorme, une masse inconnue sous ou sur la peau et la tête se remet au travail. Ou plus simplement la douche quotidienne, dévoilant invariablement l’absence.

Alors, j'en parle.

Et pas seulement du cancer mais aussi d’une opération du dos survenue il y a près de 20 ans. Deux événements qui ont forgé mon caractère, qui ont dicté des comportements, qui ont laissé des empreintes profondes.

Que la famille, les proches n’aient plus envie d’entendre parler de la maladie, car eux aussi ont eu la trouille, quoi de plus normal ?

En revanche, que les humains augmentés, les convaincus que leur bonne santé n’est due qu’à la puissance de leur esprit et à la rigueur de leurs routines, aient un avis à opiner du chef, de bons conseils à dispenser, c’est pas mon problème.

Si je vis avec un dos affaibli par une hernie discale expulsée opérée en 1999 et une deuxième en formation, mes interlocuteurs peuvent bien en entendre parler lorsqu’elles sont d’actualité, lorsque j’ai mal au dos ou que je suis empêchée.

C’est pas mon problème, aussi parce que le dialogue est de sourds. Pour les humains augmentés, les malades ou ex-malades sommes responsables de nos tuiles. Autrement, comme expliquer qu’il ne leur arrive rien à eux ? Eh bien, si on parlait de la différence entre corrélation et causalité ?

Un fossé s’est creusé par manque de solidarité et d’empathie, lui-même induit par la peur de la maladie ? Un complexe de supériorité ? Un je-ne-sais-quoi ? Va-t-en savoir.

Aujourd’hui, je fais du sport deux ou trois fois par semaine, alors qu’en 1999 je ne marchais plus et qu’en 2014, à la fin de mon combo chimio/radio, il m’est arrivé d’avoir à m’agripper à un bras ami pour me mener jusqu’à la voiture. C’est ça qui compte. Le reste, c’est du bruit, de l’accessoire.

Fred, et les autres, montrez-vous scandaleusement bruyants. Des aliens augmentés, vous en rencontrerez, sachez-le. Haut et fort.




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